LE SCULPTEUR VASSOYAN ET LA MEMOIRE COLLECTIVE  

C'est à l'âge de 8 ans, au tout début de la guerre, qu'Alain Vassoyan élabore, sans le savoir encore, sa première et plus célèbre sculpture. Pendant la journée, il récolte les reliquats des combats nocturnes, des douilles qu'il amasse dans son quartier d'Achrafieh, particulièrement chaud, situé sur la ligne de démarcation non loin du centre-ville. C'est avec cette collection de douilles de kalachnikovs et de R.p.g. qu'il concevra «Noël 75 » : un arbre fait de fils de fer et de balles ! « Ces objets trouvés racontent mon histoire, mais aussi celle de tous les Libanais, dans un pays où l'on cherche à se débarrasser des stigmates de la guerre à tout prix. Moi je veux prouver qu'elle a bien existé et que c'est important d'entretenir cette mémoire collective. »
Paris match France.
du 5 au 11 aout 2004

Comme la plupart des artistes libanais de sa génération, il expose à L'Espace S.d., ouvert en 1998, premier du genre à présenter pièces contemporaines et installations sans tabous. «Il faut se battre pour travailler. La politique culturelle du gouvernement est quasi inexistante, explique le sculpteur. Tout se passe dans l'ombre. » Dans un pays plus favorable à l'inspiration qu'à la diffusion, une des seules solutions pour ces jeunes artistes reste l'aide de mécènes ou d'associations comme Art Sud et British Lebanese.


Alain Vassoyan,
une sculpture lumineuse en transmigration
 

Il y a dix ans, la ville de Kobe, au Japon, était dévastée par un gigantesque tremblement de terre. Cette année, à l'occasion de la commémoration de la reconstruction, après la catastrophe, le musée Hyogo de Kobe a lancé un concours international auprès des artistes du monde entier. Condition unique à remplir : les œuvres doivent être bidimensionnelles afin d'être accrochées à un mur. Malgré cette restriction, Alain Vassoyan, sculpteur libanais et enseignant à l'Alba, tente l'aventure.

« J’ai trouvé la brochure dans mon casier, avec un petit mol de Georges Haddad, le directeur, m'encourageant à la lire, raconte l'artiste. C'était en mars dernier, et la date limite de la présentation du projet était pour la fin du mois d'août dernier. J'ai été happé par le thème du concours, à savoir la renaissance, mais je devais me dépêtrer de ce casse-tête chinois qui consiste, pour un sculpteur, de travailler en deux dimensions. » Alain Vassoyan, grand amateur de thèmes et du jeu dans l'art, se lance dans l'exécution d'un projet autour de la transmigration. Le résultat est une trame multiforme, composée de 35 pièces en tungstène, fonctionnant grâce à un système de diodes électroluminescentes qui agit à partir d'un programme informatique. « Cette peinture de lumière, proche de la vision extrême-orientale, s'intéresse à un personnage qui peut se transformer tantôt en animal, comme le poisson choisi ici, en arbre, selon que les différentes pièces lumineuses s'allument ou s'éteignent », explique-t-il.
Le 29 septembre dernier, la réponse lui parvient du Japon : il est présélectionné, ce qui veut dire que, lauréat ou pas, son œuvre sera montrée au musée Hyogo. « Dès que j'ai appris cette nouvelle, j'ai contacté plusieurs sponsors potentiels qui auraient pu m'aider à réaliser ce projet. C'est la société Debbas, spécialiste du luminaire, qui a instantanément accepté de m'aider en me procurant l'aide de ses ingénieurs et en finançant l'envoi de la pièce à Kobe. »

Parmi les « anges gardiens » du sculpteur, il y a aussi l'Académie libanaise des beaux-arts, qui finance le projet à moitié, et les ateliers Georges Hélou, qui ont confectionné gratuitement la trame en bois de l'oeuvre. Un vrai projet trouve toujours de la bonne volonté active.


Le stimulus du rire

Le voilà donc intégré au circuit mondial. L'amateur de sculptures de récupération, créateur d'un certain Joujou, a enfin mis le pied à l'étrier. Il se penche, avec un sourire ému, vers son personnage fétiche qui ne l'a jamais vraiment quitté.

« Dans mon parcours de sculpteur, il y a clairement un "avant" et un "après Joujou". Avant lui, pendant mon séjour au Canada, mon travail était officiel, sérieux. À partir de mon retour définitif au Liban, en 1997, j'ai commencé à travailler avec des objets récupérés et à m'attacher à l'image de l'enfant et de l'adolescent.

Comme un signe lui indiquant qu'il était sur la bonne voie, le premier utilisateur de son installation ludique, «La prise de la citadelle », présentée à l'exposition «off» du Festival de Byblos l'été dernier, s'appelait Joujou. « J'étais fou de joie », se souvient-il en riant. Les avatars de Joujou n'étaient donc pas près de s'arrêter, ils allaient l'emmener hors des frontières. C'est chose faite aujourd'hui, à Kobe. Fin décembre 2004, le jury, composé de six noms du milieu artistique - William Lieberman, directeur du département d'art moderne du MoMa ; Andréa Rosé, responsable du département artistique du British Muséum ; Shinegobu Kimura, directeur du musée Hyogo ; Hichiro Hariu, président de l'AICA; Oh Kvang-su, critique d'art ; Akira Tatehatu, enseignant en art visuel - rendra son verdict, avant l'ouverture de l'exposition, le 17 janvier prochain. À la clé, des récompenses prestigieuses, d'une valeur de 100000 dollars pour le grand prix, de 20000 dollars pour les cinq prix d'excellence et de 10000 dollars pour les cinq prix d'encouragement, sans oublier celui du public.

Alain Vassoyan, qui affirme que sans le « stimulus du rire », il est « incapable de se lever le matin et de créer quoi que ce soit », a associé la technologie de pointe et l'art visuel. « Je suis heureux d'avoir "démarginalisé" ce pan artistique, affirme-t-il. Les œuvres, en général, ne sollicitent pas suffisamment le progrès. C'est dommage. » Une chose est sûre, cependant : c'est que Joujou, petit bonhomme de l'art devenu grand, est vraiment content.

Diala GEMAYEL-l'orient le jour Liban.18/12/2002.